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PalThink for Strategic Studies · 2026-08-24
À partir de la réponse du Qatar au blocus de 2017, l'article soutient qu'un choc sévère peut devenir une décision stratégique de bâtir une capacité productive locale — alimentation, énergie, industrie — plutôt que de simplement restaurer l'existant. Pour Gaza, il conclut que la reconstruction n'est durable que pensée comme un relèvement productif : savoir ce qui ne doit jamais s'arrêter, ce qui peut être produit efficacement sur place, quoi importer et d'où, et comment garantir des voies d'approvisionnement alternatives.
À partir de la réponse du Qatar au blocus de 2017, l'article soutient qu'un choc sévère peut devenir une décision stratégique de bâtir une capacité productive locale — alimentation, énergie, industrie — plutôt que de simplement restaurer l'existant. Pour Gaza, il conclut que la reconstruction n'est…
Les crises, en général, ne produisent pas le développement. Elles détruisent les actifs, désorganisent les marchés, réduisent les revenus des ménages et affaiblissent les institutions nécessaires à la reprise. Pourtant, un choc aigu peut révéler des fragilités avec lesquelles on a coexisté pendant des années, et pousser les gouvernements et les sociétés à prendre des décisions que des circonstances normales permettaient de reporter.
Dès lors, la question de politique publique n’est pas de savoir si l’on peut décrire la destruction comme une opportunité ; la guerre et la destruction ne peuvent en elles-mêmes être considérées comme une opportunité. La véritable question est : comment peut-on se relever une nouvelle fois et ne pas se résigner à la réalité produite par les crises et les catastrophes ?
L’histoire montre que certaines sociétés ont réussi, après des crises et des guerres dévastatrices, à reconstruire des économies plus fortes et plus productives. Mais cela ne s’est pas produit à cause de la destruction elle-même, mais à la suite de choix politiques et institutionnels, d’une bonne gouvernance, d’un leadership avisé et de décisions prises pendant la phase de reprise. Cette question revêt une importance exceptionnelle dans le cas de la bande de Gaza et de la Palestine en général. En effet, l’économie de Gaza, avant la guerre actuelle, était déjà soumise à la fermeture, aux destructions répétées, à la restriction de l’accès à la terre et à la mer, à une forte dépendance vis-à-vis des approvisionnements extérieurs et à l’étroitesse de la base productive. Dès lors, reconstruire ce qui existait, sans traiter ces déséquilibres, reproduira la même fragilité, mais à un coût bien plus élevé. En conséquence, une politique de reprise sérieuse doit répondre aux besoins humanitaires urgents tout en reconstruisant en même temps la capacité de l’économie à produire, et en réduisant le nombre d’entraves susceptibles de paralyser la vie économique ainsi que les tentatives de reprise et de relèvement.
## La reconstruction n’est pas synonyme de transformation économique
Les expériences de l’Allemagne et du Japon sont souvent invoquées comme exemples de relèvement après des destructions massives. Mais la valeur de ces deux expériences ne réside pas dans l’ampleur de la destruction qui les a précédées, mais dans la manière dont le processus de reprise a été organisé.
En Allemagne de l’Ouest, la reconstruction a été liée au Plan Marshall et à des institutions de financement du développement, parmi lesquelles la banque publique de développement allemande KfW, qui a utilisé des fonds liés au programme européen de relèvement pour financer l’investissement, avant que son rôle n’évolue vers l’octroi de prêts à long terme à des secteurs tels que l’énergie, le logement, l’industrie et les petites et moyennes entreprises.
Le résultat n’a pas été une simple reconstruction des bâtiments et des installations. La reprise a coïncidé avec la réorganisation du financement et de l’investissement, l’élargissement de la capacité industrielle, le rétablissement du commerce et le développement des institutions économiques. De même, la reprise japonaise n’a pas consisté uniquement à remplacer les actifs détruits, mais a été liée à des réformes institutionnelles, au développement industriel, à l’absorption des technologies, à l’investissement et à l’expansion sur les marchés extérieurs. La leçon la plus importante ici est que la reconstruction matérielle n’équivaut pas à une transformation économique. Un État peut reconstruire les routes, les logements, les réseaux d’eau et d’énergie, tout en demeurant économiquement fragile si, dans le même temps, ne sont pas rétablis les entreprises, la main-d’œuvre qualifiée, l’intermédiation financière, les chaînes d’approvisionnement, les relations commerciales et la capacité d’innovation.
C’est là la leçon qui devrait guider la réflexion sur la reconstruction de Gaza : il ne suffit pas que les actifs retrouvent leur état antérieur ; il faut que le système économique devienne plus capable de perdurer lorsqu’il sera confronté au prochain choc.
## Qatar : un choc d’approvisionnement qui a modifié les priorités économiques
L’expérience de l’État du Qatar après le blocus qui a commencé en juin 2017 offre un cas régional utile pour cette discussion. Ce n’est certainement pas un modèle que l’on peut reproduire à Gaza, en raison des énormes différences en matière de souveraineté, de ressources et de capacité institutionnelle. Mais elle montre comment un choc soudain dans les approvisionnements peut pousser à redéfinir la relation entre commerce, production locale, stocks, logistique et financement. Le blocus a conduit à la fermeture de l’unique frontière terrestre du Qatar et à la perturbation de routes commerciales qui étaient stables. Les importations de marchandises ont diminué d’environ 40 % en glissement annuel en juin 2017, puis le Qatar a rapidement recouru à une réorientation du commerce via l’espace aérien iranien et les ports omanais, à la diversification des fournisseurs et à l’utilisation du port de Hamad, tout en important des biens depuis ou via l’Iran, Oman, la Turquie, la Chine et d’autres pays. Il a ainsi réussi à absorber le choc commercial en un laps de temps relativement court. Dans le même temps, l’État a utilisé ses ressources financières pour protéger le système bancaire contre les pressions sur la liquidité et le recul des dépôts des non-résidents, un choix qui n’a été possible que grâce à la grande puissance financière et souveraine de l’État. Mais le plus important est que la réponse ne s’est pas arrêtée à la réorientation des importations. La crise a poussé à accélérer l’investissement dans certaines activités productives locales. Selon le ministère du Commerce et de l’Industrie du Qatar, le taux d’autosuffisance pour les produits laitiers est passé de 27 % à 106 %, et pour la volaille fraîche de 49 % à 123 % en deux ans. Mais ces chiffres ne doivent pas être lus comme une preuve que la solution consiste à tout produire localement. Bien au contraire, l’importance de l’expérience qatarienne tient au fait qu’elle ne s’est pas orientée vers l’isolement économique.
## Une autosuffisance sélective, non un isolement économique
La stratégie du Qatar en matière de sécurité alimentaire a organisé sa résilience autour d’un ensemble interdépendant d’outils : diversification du commerce et des services logistiques, production locale sélective, stocks stratégiques et efficacité des marchés. Au niveau du commerce, la stratégie visait à diversifier les partenaires commerciaux pour les biens sensibles, avec environ trois à cinq fournisseurs pour chaque bien stratégique, ainsi que des plans d’urgence pour réorienter les approvisionnements en cas de perturbation. Au niveau de la production, elle ne partait pas du principe que tous les biens devaient être produits localement ; elle visait des niveaux plus élevés pour les biens pouvant être raisonnablement produits localement, comme le lait et la volaille, tout en maintenant la dépendance aux importations pour les biens dont la production locale n’est ni compétitive ni durable du point de vue des ressources.
## Que peut offrir l’expérience du Qatar à Gaza, et que ne peut-elle pas offrir ?
La comparaison avec Gaza doit rester rigoureuse, compte tenu des énormes différences entre les deux.
Le Qatar est entré dans la crise de 2017 en disposant de ressources financières considérables, d’institutions étatiques fonctionnelles, de la souveraineté sur ses frontières, ses ports et son espace aérien, ainsi que de la capacité de réorienter le commerce et de mobiliser le capital. Gaza, en revanche, fait face à une réalité radicalement différente : exiguïté du territoire et des ressources en eau, absence de contrôle sur les frontières, les monnaies et les circuits commerciaux, restrictions sévères à la circulation des personnes et des intrants productifs, auxquelles s’ajoutent une destruction généralisée du secteur privé, des marchés et des actifs productifs. Le blocus imposé au Qatar a perturbé les circuits d’approvisionnement dans une économie riche et capable de mobiliser ses ressources. En revanche, la guerre et la fermeture à Gaza ont détruit une grande partie d’une base productive déjà contrainte. Les estimations internationales récentes confirment l’ampleur de l’écart. Dans l’évaluation intermédiaire publiée en février 2025, les dommages matériels ont été estimés à environ 29,9 milliards de dollars, et les besoins de relèvement et de reconstruction à environ 53,2 milliards de dollars. Mais l’évaluation conjointe plus récente de la Banque mondiale, des Nations unies et de l’Union européenne, publiée en avril 2026 et couvrant les dommages jusqu’en octobre 2025, a estimé les dommages matériels à Gaza à environ 35,2 milliards de dollars, les pertes économiques à environ 22,7 milliards de dollars, et les besoins de relèvement et de reconstruction à environ 71,4 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Malgré la différence des périodes de référence, ces estimations concordent sur un point : le relèvement de Gaza ne peut être géré comme un programme de construction classique. La leçon à tirer du Qatar ne doit donc pas être la reproduction de projets particuliers ou de proportions déterminées de production locale. La leçon est une méthode de réflexion :
Mais Gaza a besoin d’une condition supplémentaire, indissociable de l’économie : la liberté de circulation des personnes, des marchandises et du capital. La circulation des personnes et des biens, l’accès aux intrants et aux marchés, la disponibilité de l’énergie et de l’eau, la possibilité de transférer des fonds, et la stabilité du cadre institutionnel ne sont pas des questions extérieures à l’économie ; ce sont des conditions préalables au fonctionnement même de l’économie.
## De la reconstruction au relèvement productif
La reconstruction de Gaza commencera nécessairement par le logement, l’eau, la santé, l’éducation, l’hébergement et d’autres besoins urgents. Mais elle ne doit pas s’y arrêter. Reconstruire les routes, les réseaux et les bâtiments, sans restaurer l’économie productive, maintiendra les ménages dans la dépendance à l’aide, les municipalités sans base de recettes durable, les jeunes sans perspectives d’emploi, et les entreprises locales en dehors du cycle de relèvement. La question fondamentale de politique publique est :
Comment chaque dollar dépensé pour la reconstruction peut-il restituer, en plus de l’actif matériel, une part de la capacité productive que l’économie a perdue ?
Cela signifie que la reconstruction d’une école, par exemple, doit être liée à des chaînes d’approvisionnement locales chaque fois que cela est possible ; la réhabilitation d’un réseau d’eau doit créer une demande pour les entreprises locales de maintenance et d’ingénierie ; la reconstruction du secteur de l’énergie doit accroître la capacité des institutions et des installations à fonctionner de manière continue ; et la reconstruction des logements ne doit pas se transformer en simple importation généralisée de matériaux et de services.
L’évaluation du Programme des Nations unies pour le développement publiée en février 2026 indique que la majorité des micro, petites et moyennes entreprises à Gaza continuent de faire face à de graves contraintes du fait de l’effondrement du secteur énergétique, du manque d’intrants et de liquidités, ainsi que de la perturbation des transports et des marchés. Dans le même temps, l’évaluation identifie des domaines susceptibles de constituer des points de départ pour le relèvement, notamment les industries alimentaires, la volaille et l’élevage, l’aquaculture, la production de légumes et le stockage frigorifique, l’énergie solaire et les systèmes hybrides, le dessalement à petite échelle, le recyclage des gravats, et les industries légères.
Cela exige de corriger deux erreurs importantes : –
La première est la séparation complète entre l’aide d’urgence et le relèvement économique, comme si l’activité productive pouvait attendre jusqu’à l’achèvement de la reconstruction.
La seconde est le passage prématuré au crédit commercial ordinaire, qui charge les entreprises de dettes à un moment où elles ne disposent ni de flux de trésorerie stables, ni de garanties, ni d’un accès sûr aux marchés. Le relèvement productif doit commencer tôt, mais ses instruments doivent refléter les risques réels de la phase.
## Un agenda pratique pour une reconstruction productive
1. Établir un minimum de base productive stratégique
La priorité doit être accordée aux biens et services dont l’interruption menace directement l’alimentation, l’eau, l’énergie, l’abri ou les possibilités d’emploi. La volaille et les œufs, les légumes sous serre, la transformation alimentaire, le stockage frigorifique, l’aquaculture, les services de maintenance, et certains intrants de construction peuvent constituer des points de départ pratiques. Chaque investissement devrait être soumis à quatre tests : l’importance stratégique ; la faisabilité technique et économique ; l’efficacité dans l’utilisation du foncier, de l’eau et de l’énergie ; et la capacité à soutenir un marché local viable dans la durée.
2. Construire des systèmes distribués au lieu de dépendre entièrement d’installations centralisées
Les systèmes solaires et hybrides, le stockage local, le traitement de l’eau à l’échelle des quartiers, le dessalement au moyen d’unités modulaires, et les unités de production de plus petite taille peuvent rétablir les services plus rapidement et réduire l’impact de toute interruption future. Les systèmes distribués ne constituent pas une alternative permanente aux grands réseaux, mais ils peuvent assurer un minimum de fonctionnement pendant la reconstruction des infrastructures centralisées. Cela est particulièrement important dans un environnement où un point unique de défaillance peut interrompre un service entier.
3. Utiliser la demande créée par la reconstruction pour restaurer les entreprises locales
Le processus de reconstruction créera un marché immense pour le transport, l’ingénierie, la maintenance, l’alimentation, les matériaux de construction, ainsi que les services numériques et professionnels. Les achats doivent être conçus de manière à permettre aux entreprises palestiniennes capables de concourir et de se développer, au lieu de rester de petits sous-traitants en marge de projets gérés par des acteurs extérieurs. Cela peut être réalisé à travers :
• des programmes de développement des fournisseurs ;
• le fractionnement des grands contrats en lots permettant aux entreprises locales de concourir ;
• des normes de qualité claires et applicables ;
• et des programmes de formation directement liés aux contrats.
4. Organiser les instruments de financement selon le niveau de risque
Dans la phase initiale, les subventions, l’indemnisation des actifs, le soutien aux salaires, et le financement du fonds de roulement seront plus réalistes que le crédit commercial traditionnel. À mesure que les marchés et les institutions s’améliorent, il sera possible de passer progressivement à : des garanties de crédit ; du capital absorbant les premières pertes ; des prêts concessionnels ; du financement mixte ; et des investissements des Palestiniens de la diaspora.
Le passage de l’aide d’urgence à l’investissement ne doit pas être une décision temporelle fixe, mais doit être lié à des indicateurs mesurables, tels que l’amélioration de la disponibilité de l’électricité, de la liquidité, de l’accès aux intrants, de la stabilité de la demande, et de la capacité des institutions financières à fonctionner.
5. Créer un cadre unifié pour le relèvement économique
Le relèvement productif exige plus qu’une liste de projets élaborée par des institutions séparées. Les autorités publiques palestiniennes, les municipalités, les fédérations d’entreprises, les banques, les universités, la société civile et les partenaires internationaux ont besoin d’un cadre commun définissant : les secteurs prioritaires ; les institutions responsables ; les instruments de financement ; les mécanismes d’achat ; et les mécanismes de transparence et de redevabilité.
6. Protéger les connaissances locales et le capital humain
La reprise de Gaza ne dépendra pas uniquement des actifs matériels. Elle dépendra aussi des ingénieurs, des techniciens, des agriculteurs, des entrepreneurs, des chercheurs, des agents publics, des enseignants et des travailleurs qualifiés. C’est pourquoi les programmes de formation technique de courte durée, le soutien aux universités et aux institutions de formation professionnelle, la reconnaissance des compétences acquises durant la réponse d’urgence, et la mise en relation des secteurs avec les expertises palestiniennes à l’étranger doivent faire partie intégrante des investissements sectoriels eux-mêmes. La technologie importée ne se transforme en capacité productive durable que lorsque les populations locales sont en mesure de l’exploiter, de l’entretenir, de la développer et de l’adapter à leurs besoins.
L’opportunité ne réside ni dans la guerre, ni dans la destruction, ni dans la poursuite du blocus, mais dans les choix qui sont faits lorsque la reprise devient possible. L’expérience de l’Allemagne de l’Ouest montre que la reconstruction peut devenir la base d’une transformation économique lorsque le financement à long terme, les institutions, la capacité productive et l’accès aux marchés avancent dans une même direction. L’expérience du Qatar montre, quant à elle, qu’un choc soudain d’approvisionnement peut conduire à corriger des formes dangereuses de dépendance, sans se retirer du commerce ni chercher à atteindre une autosuffisance complète.
Mais Gaza diffère radicalement des deux cas.
L’ampleur des destructions actuelles, la faiblesse de la base productive, les restrictions de circulation et d’accès, et la désorganisation des marchés et des institutions font de la reconstruction de Gaza un projet qui va bien au-delà du simple remplacement des actifs détruits. La plus récente évaluation conjointe a estimé les besoins de relèvement et de reconstruction à environ 71,4 milliards de dollars, avec 35,2 milliards de dollars de dommages matériels et 22,7 milliards de dollars de pertes économiques. C’est pourquoi reconstruire l’économie qui existait avant la guerre constituerait, au mieux, un retour à un point de vulnérabilité antérieur. L’objectif plus ambitieux, et en même temps plus réaliste, est de bâtir une économie davantage capable de fonctionner sous pression : un secteur privé local plus solide, des systèmes décentralisés d’énergie et d’eau, une base stratégique de production alimentaire, de meilleures capacités de stockage et de logistique, des instruments de financement adaptés aux risques, des institutions capables de gérer l’investissement avec transparence, et une main-d’œuvre dotée des compétences nécessaires à l’exploitation et à l’adaptation. C’est ici que réside la leçon la plus importante de l’expérience du Qatar : la résilience ne signifie pas produire soi-même tout ce dont on a besoin, mais savoir ce qui ne doit pas s’arrêter, ce que l’on peut produire efficacement, ce qu’il faut importer, d’où, et comment garantir la continuité de l’approvisionnement si la première voie est interrompue.
Pour Gaza, transformer la reconstruction en reprise productive n’est pas un luxe économique. C’est l’une des conditions pour que la reconstruction soit durable, à la base même.