Publication
Omar Shaban Ismail · EuroMeSCo / IAI · 2016
Chapitre EuroMeSCo sur les réponses distinctes de la jeunesse palestinienne aux soulèvements arabes, dont le 15 mars 2012.
Le Printemps arabe et le mouvement de la jeunesse palestinienne : des défis et des priorités différents
Omar Shaban *
* Directeur de Pal-Think for Strategic Studies, Gaza
On peut affirmer avec une grande assurance que le peuple palestinien en général, et la jeunesse palestinienne en particulier, ont été, de tous les peuples arabes, les plus enthousiasmés par le Printemps arabe qui a commencé en décembre 2010 en Tunisie avant de gagner l'Égypte et d'autres pays de la région. Ils espéraient que le Printemps arabe serait le moyen longtemps attendu de faire émerger, dans des États arabes réformés, des directions plus engagées : capables de soutenir la fin de l'occupation israélienne, de mettre un terme au traitement humiliant que leur réservaient les régimes arabes, et d'aider au processus de réconciliation nationale entre le Hamas et le Fatah, de fait au point mort depuis l'Inqisam (la division) des deux partis en 2007. Il n'a pas fallu longtemps à la jeunesse palestinienne pour comprendre que sa cause était laissée en arrière par le Printemps arabe, lequel s'est mué en quelques mois seulement en une contre-révolution arabe et en massacres de civils protestataires, quand ce ne fut pas en guerres civiles ouvertes. Les jeunes Palestiniens en sont très vite venus à la conclusion qu'il leur faudrait changer leur propre réalité avec leurs propres outils — des outils fortement contraints par les circonstances singulières de l'environnement palestinien.
Ce chapitre examine les principales voies de sortie de l'impasse dans laquelle se trouve le mouvement de la jeunesse palestinienne, mouvement qui a pris dans la bande de Gaza une forme différente de celle qu'il a prise en Cisjordanie, en raison de contextes distincts exposés plus loin. Il expose des stratégies qui supposent une série d'étapes et de réformes structurelles : réforme des universités et tenue de leurs élections, élections locales, promotion des libertés civiles et intellectuelles. Pour les exposer, il fournit d'abord un arrière-plan du contexte politique, puis passe en revue les espoirs généraux que le Printemps arabe a soulevés chez les jeunes Palestiniens. La section suivante décrit les similitudes et les différences entre la situation de la jeunesse palestinienne et celle des autres jeunesses arabes. Il s'attarde ensuite sur les actions concrètes menées par les jeunes Palestiniens pour faire valoir leurs griefs entre
2011 et 2015. Il analyse également les obstacles persistants à ces actions et l'aggravation de la frustration des jeunes qui en a résulté. Il conclut sur la voie à suivre et sur quelques recommandations.
3.1 Le contexte politique
La Cisjordanie, Jérusalem et la bande de Gaza ont été occupées par Israël en 1967. Depuis lors, ces territoires sont demeurés sous administration militaire israélienne jusqu'en 1994, date de création de l'Autorité palestinienne (AP) en vertu des accords de paix d'Oslo conclus entre le gouvernement israélien et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était et demeure la représentante du peuple palestinien à l'intérieur des territoires palestiniens comme dans la diaspora. Aux termes de cet accord, l'AP s'est vu confier une autorité de gouvernement très limitée sur des portions de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Les mouvements Hamas et Jihad islamique ne font pas partie de l'OLP et sont nés au moins deux décennies après la fondation de celle-ci en 1964. Ils rejettent ouvertement les accords d'Oslo et en réclament couramment l'annulation. Les premières élections législatives et présidentielle ont eu lieu en 1996 ; elles ont été boycottées par le Hamas et le Jihad islamique. Le Hamas a toutefois participé aux deuxièmes élections législatives, en janvier 2006, remportant 74 des 132 sièges à pourvoir et formant le gouvernement. Des tensions et des affrontements sanglants entre le Hamas et l'AP ont eu lieu dans la bande de Gaza tout au long de 2006-2007, pour s'achever en juin 2007 par la division politique de fait de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, passées sous deux autorités distinctes. Le président de l'AP, Mahmoud Abbas, a dissous le gouvernement et démis le Hamas, lequel a en retour rejeté le décret présidentiel et conservé le contrôle de Gaza.
Après la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en juin 2007, Israël a réagi en imposant le blocus de la bande et en restreignant lourdement la libre circulation des personnes et des marchandises depuis et vers le territoire. Les Palestiniens de Gaza qui vivaient en Cisjordanie ont été contraints de rentrer, tandis que la sortie de Gaza était réservée aux « cas humanitaires exceptionnels ». Depuis, la bande de Gaza est périodiquement soumise à des blocus aérien, terrestre et maritime imposés par Israël et l'Égypte (Masi, 2014). En conséquence, la cause palestinienne s'est compliquée et le peuple palestinien a souffert non seulement de l'occupation, mais aussi de la division interne entre la bande de Gaza et la Cisjordanie. Dans cette perspective, alors que les préoccupations principales des jeunes de Gaza portaient sur la levée du blocus israélien, ceux de Cisjordanie ont eu essentiellement à affronter la division politique interne.
3.2 Le Printemps arabe : les espoirs de la jeunesse palestinienne
Avant le Printemps arabe, la cause palestinienne figurait dans la rhétorique politique de la plupart des régimes arabes. L'action politique en faveur des Palestiniens ou contre l'occupation israélienne demeurait pourtant extrêmement limitée et divisée. À quelques exceptions près, les alliances politiques et financières de chaque régime arabe, et la conception qu'il se faisait de ses intérêts de sécurité nationale, reléguaient très bas dans son agenda politique toute pression arabe — collective ou individuelle — sur Israël, le Fatah ou le Hamas pour mettre fin à l'occupation ou à la division. Même la guerre israélienne sans précédent menée contre Gaza en 2008-2009 n'a eu que très peu d'effet sur ces dynamiques. Cette première de trois guerres contre Gaza en six ans n'a rien changé sur le plan diplomatique ni dans l'action des États arabes — contrairement à ce que bien des Palestiniens pouvaient raisonnablement espérer.
Le peuple palestinien a rapidement constaté — beaucoup avec une profonde déception — que la Palestine ne figurait pas parmi les toutes premières priorités du Printemps arabe à ses débuts : ni en Tunisie, ni sur la place Tahrir en Égypte. Et cela alors même que la Palestine, et tout particulièrement la seconde Intifada, avait été l'un des principaux ressorts de mobilisation des rares manifestations de masse survenues dans les pays arabes au cours de la décennie précédente. Avec pragmatisme et compréhension, les Palestiniens ont néanmoins admis qu'à ce stade précoce de leur réveil, les nations arabes devaient se concentrer sur les problèmes et les revendications de leurs propres peuples : égalité économique et sociale, démocratie, justice transitionnelle. L'espoir était qu'une fois ces revendications satisfaites, la Palestine deviendrait la priorité suivante des régimes arabes que l'on croyait sur le point de naître.
Les Palestiniens n'ignorent rien du peu de chances qu'ils ont d'obtenir leurs droits politiques sans le soutien des principaux pays arabes (l'Égypte au premier chef) et de la communauté internationale. Tenter de le faire sans appui arabe risque d'aliéner des pays arabes essentiels, en donnant le sentiment de placer la cause palestinienne au-dessus de leurs propres processus internes de réforme. Le peuple palestinien de la Palestine occupée, qui subit pourtant l'existence de trois autorités qui se superposent — l'AP en Cisjordanie, le Hamas à Gaza et, surtout, l'occupation israélienne des deux territoires —, s'est empressé de tenter d'imiter les manifestations du Printemps arabe. Les jeunes générations étaient d'autant plus enthousiastes que ces manifestations semblaient largement lancées et conduites par la jeunesse arabe, laquelle paraissait pour la première fois de mémoire d'homme avoir le pouvoir de défier l'« État policier profond » avec quelques chances de succès.
3.3 Un Printemps palestinien ?
Alors que l'agitation du Printemps arabe commençait à se déployer, les griefs de la jeunesse palestinienne pouvaient raisonnablement paraître semblables à ceux des jeunes ailleurs dans la région, à une différence décisive près : les causes profondes de la plupart de ces griefs n'étaient pas, en dernier ressort, déterminées par leurs propres gouvernements, mais par une occupation militaire vieille de près de cinquante ans. Comme les jeunes d'ailleurs, les jeunes Palestiniens avaient eu à affronter des décennies d'autoritarisme politique et une répression plus ou moins violente de toute mobilisation politique remettant en cause les structures de pouvoir existantes — celles d'Israël et, depuis les accords d'Oslo, celles de l'AP, mais avant tout l'occupation. Leurs horizons politiques et sociaux étaient bornés par l'absence de libertés politiques et par un chômage généralisé, ce qui signifiait des possibilités extrêmement restreintes de développement politique, éducatif et personnel, ou de contestation de l'ensemble du ou des systèmes politiques dont dépendaient leurs maigres perspectives et qui déterminaient chaque aspect de leur vie.
Les jeunes Palestiniens avaient toutefois des griefs très particuliers, liés à la singularité de leur situation, pris entre l'occupation israélienne d'une part et, d'autre part, depuis la division, un pouvoir de plus en plus autoritaire du Fatah en Cisjordanie et du Hamas à Gaza. Les jeunes Palestiniens n'avaient pas un seul gouvernement à renverser : ils en avaient, en théorie du moins, trois. Un mouvement de masse visant à renverser d'un coup les gouvernements des deux partis, sur le modèle des mouvements de masse ailleurs dans la région, aurait donc manqué de cohérence : il aurait laissé en place le gouvernement de fait de tous les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, à savoir l'occupation israélienne. La condition d'une amélioration, même légère, des libertés et des perspectives de la jeunesse palestinienne résidait donc dans des réformes ou des dynamiques politiques susceptibles de faire reculer l'autoritarisme croissant de l'un des deux partis au pouvoir, ou des deux, afin d'ouvrir un espace plus large à l'action politique des jeunes, dans le sens décrit à la fin de ce texte. Les conditions socio-politiques plus larges, comme le chômage de masse à Gaza, dépendaient de facteurs plus vastes : la poursuite de l'occupation israélienne de Gaza et les politiques internationales qui la soutiennent ou la parrainent indirectement. Si les autres jeunesses arabes pouvaient raisonnablement espérer que le renversement de leurs gouvernements autoritaires conduirait directement — fût-ce lentement — à une amélioration fondamentale de leurs conditions économiques et sociales, les Palestiniens savaient, eux, que conquérir de plus grandes libertés politiques (la liberté d'expression, par exemple) en mettant fin à la division entre les gouvernements rivaux du Fatah et du Hamas ne pouvait être qu'un premier pas. Le changement plus substantiel des conditions socio-économiques auquel aspirait partout la jeunesse arabe ne pouvait advenir, pour les Palestiniens, qu'au terme d'une seconde étape, où naîtrait de ces libertés élargies un mouvement capable de mettre fin à l'occupation israélienne.
3.4 Les actions de la jeunesse palestinienne et ses formes de mobilisation
Comme on l'a déjà mentionné, les jeunes Palestiniens ont suivi de près, et avec une grande admiration, le Printemps arabe conduit par la jeunesse arabe. Ils se sont donc empressés de l'imiter, avec pour but ultime d'apporter un changement positif à leur réalité. L'une des premières actions concrètes a été d'appeler à une protestation de masse pour mettre fin à la division, en recourant aux réseaux sociaux comme dans bien d'autres parties du monde arabe. La date retenue fut le 15 mars 2011. Cette éclosion de militantisme juvénile a été accueillie favorablement par la société palestinienne en général, mais s'est aussi heurtée à de vives inquiétudes et à la méfiance des deux autorités nationales, le Hamas à Gaza et l'AP en Cisjordanie.
Le 15 mars 2011, des milliers de jeunes Palestiniens se sont rassemblés en Cisjordanie et à Gaza, réclamant avant tout la fin de la division, alors vieille de quatre ans, entre le Fatah et Gaza. Le mouvement est resté connu sous le nom de « Mouvement du 15 mars ». Malheureusement, mais de façon prévisible, il est mort-né, se heurtant à de sévères mesures policières de la part des deux autorités nationales, en Cisjordanie comme à Gaza. Avant le Mouvement du 15 mars, mais aussi après lui, le militantisme des jeunes Palestiniens s'est caractérisé par un très haut degré de polarisation politique selon les lignes partisanes, et ce d'autant plus que la division a été institutionnalisée en 2007. À quelques exceptions près, et malgré les tentatives de promouvoir un mouvement de jeunesse plus indépendant du contrôle des partis politiques, une bonne part — sinon la totalité — de l'action politique juvénile au niveau national est restée contrainte de se dérouler dans le cadre des partis politiques rivaux (leurs organisations de jeunesse, par exemple), y compris au sein des universités. Toute tentative sérieuse de bâtir un mouvement hors des dynamiques partisanes est devenue particulièrement difficile dès lors que la division fut institutionnalisée et que le Fatah comme le Hamas se sont montrés extrêmement méfiants envers toute mobilisation politique de masse qui leur échapperait ou contesterait leur autorité en Cisjordanie ou à Gaza.
Une raison plus profonde de cet échec tenait aux désaccords internes au mouvement de jeunesse lui-même. Les principales lignes de fracture portaient sur qui et quoi devait être considéré comme la cible première du mouvement, et sur la question de savoir si plusieurs cibles pouvaient être affrontées efficacement à la fois. Fallait-il se concentrer d'abord sur l'occupation israélienne ? Ou bien affronter leurs propres autorités nationales, chroniquement divisées hier comme aujourd'hui ? Comment le mouvement de protestation pouvait-il — et devait-il — viser les deux simultanément et, surtout, avec une réelle efficacité ? S'il se concentrait principalement sur la Cisjordanie ou sur Gaza, comment éviter d'être accusé, par les partisans du Fatah ou du Hamas, de n'être qu'un instrument de plus dans la lutte politique entre les deux partis ? S'il laissait l'occupation à l'arrière-plan de ses slogans et de ses actions, comment éviter que le Hamas et l'AP ne l'accusent tous deux de l'ignorer ? Une « révolution », ou un mouvement populaire de masse durable, était-elle seulement possible face à une occupation inébranlable, et face à la « coordination sécuritaire » de l'AP avec Israël en Cisjordanie, qui limitait encore davantage l'ampleur et les lieux possibles des protestations, réduites à de petits périmètres des grands centres urbains étroitement contrôlés par l'AP ? Le seul acquis majeur du Mouvement du 15 mars fut d'exercer une pression sur les deux autorités nationales, qui les a finalement conduites à leur premier accord de réconciliation, signé au Caire en mai 2011, suivi d'un second à Doha en février 2012. Ces accords sont toutefois restés lettre morte, jusqu'à ce qu'un accord plus complet, celui du camp de la Plage, soit signé le 23 avril 2014 : le Hamas et le Fatah y convenaient d'un gouvernement de consensus national, qui a vu le jour le 2 juin 2014. Dans l'ensemble, les objectifs et les moyens les plus généraux du Mouvement du 15 mars sont ainsi demeurés liés aux dynamiques plus larges de la politique nationale, aux programmes des partis et à leurs rivalités (soutenir ou refuser les négociations avec Israël, et à quelles conditions). Le mouvement de jeunesse palestinien comme le mouvement national prétendaient tous deux chercher à mettre fin à l'occupation israélienne et à la division entre le Fatah et le Hamas. Mais la division elle-même entre la Cisjordanie et Gaza a aussi institutionnalisé le désaccord sur les moyens d'y parvenir et sur ce à quoi pourrait concrètement ressembler, dans chacune des deux parties du territoire palestinien coupées l'une de l'autre, une action politique de masse organisée par les jeunes contre l'occupation.
Quant aux précurseurs du Mouvement du 15 mars, à leurs objectifs et à leurs modes d'action, le Hirak Shebabi (mouvement de jeunesse), plus ancien, privilégiait les méthodes de confrontation avec Israël propres à l'« Intifada populaire », notamment autour du mur de Cisjordanie. Il est cependant resté cantonné à la Cisjordanie, où une certaine confrontation directe avec les soldats israéliens demeure possible. À Gaza, depuis le désengagement israélien de 2005, la possibilité d'une confrontation populaire directe entre les jeunes et les soldats israéliens est devenue quasi nulle, à l'exception de marches rares et exceptionnellement dangereuses vers la zone tampon imposée par Israël. Plus récemment, la dernière incarnation — exclusivement en ligne — d'un mouvement de protestation porté par les jeunes à Gaza a pris le nom de Tamarrod (soulèvement), en écho au mouvement de masse qui avait conduit l'armée égyptienne à destituer le président élu Mohammed Morsi le 30 juin 2013, au premier anniversaire de son élection. Le Tamarrod palestinien de Gaza a été, comme on pouvait s'y attendre, étouffé par la dissuasion du Hamas, à la veille d'une « journée de la colère » annoncée pour le 11 novembre 2013 et qui n'a jamais eu lieu (Al-Ghoul, 2013).
Hormis les manifestations hebdomadaires de l'« Intifada populaire » contre le mur de Cisjordanie et quelques exceptions ponctuelles (comme la brève reprise des négociations israélo-palestiniennes en août 2013), les seules autres grandes manifestations populaires d'envergure nationale de ces dernières années ont eu lieu en Cisjordanie en septembre 2012, contre le prix des carburants et des services publics et contre l'envolée du coût de la vie. Si le coût de la vie affecte les jeunes plus que quiconque, ce mouvement n'était pas en tant que tel conduit par eux ni centré sur eux. Les autres protestations sont largement restées confinées aux réseaux sociaux, où il n'est pas rare que les critiques de l'AP ou de son président soient arrêtés.
3.5 Une forme extrême de résistance : ni Intifada, ni action militaire
La Habbah : au début du mois d'octobre 2015, une forme extrême de résistance a commencé à Jérusalem et en Cisjordanie, dans laquelle de jeunes Palestiniens ont mené des attaques au couteau contre des soldats et des colons israéliens. En février 2016, 162 Palestiniens avaient été abattus et 12 000 blessés par des soldats ou des colons israéliens, tandis que 31 Israéliens avaient été tués et 500 blessés. Cette vague d'attaques réciproques, qui se poursuit à ce jour, a directement suivi le discours du président Abbas devant l'Assemblée générale des Nations unies, dans lequel il déclarait que l'AP n'honorerait pas les accords antérieurs avec Israël tant qu'Israël ne respecterait pas ses propres engagements. Abbas accusait Israël d'avoir systématiquement violé des accords vieux de deux décennies, qui fixent les arrangements sécuritaires, économiques et autres dans les territoires palestiniens occupés par Israël pendant et après la guerre de 1967. Il ajoutait qu'aucune raison n'obligeait les Palestiniens à rester fidèles à ces accords aussi longtemps que les Israéliens ne l'étaient pas.
De nombreux journalistes, intellectuels et écrivains palestiniens, israéliens et internationaux ont cherché une terminologie qui convienne à ce mouvement. Certains parlent d'Intifada, en référence à la première Intifada commencée en 1987, au cours de laquelle des milliers de Palestiniens ont protesté pacifiquement contre l'occupation israélienne, à Gaza comme en Cisjordanie. La seconde Intifada a commencé en septembre 2000, quand le Premier ministre israélien Ariel Sharon s'est rendu sur l'esplanade d'Al-Haram Al-Sharif, lieu sacré pour les juifs comme pour les musulmans. Les différences étant nombreuses entre ces deux Intifadas et les attaques actuelles, les Palestiniens ont jugé plus juste de parler de « Habbah ». Le concept d'Intifada (soulèvement) a une portée plus large : des milliers de Palestiniens de tous les segments de la société étaient sortis pacifiquement contre l'occupation militaire israélienne à Gaza et en Cisjordanie. Autre aspect : la première Intifada, bien que mouvement populaire, était conduite par les factions politiques et de résistance, alors que les attaques en cours sont le fait d'individus sans affiliation à aucun groupe organisé. Là où l'Intifada de 1987 était menée par une direction locale liée aux factions de l'OLP et à d'autres, la Habbah actuelle est perçue comme indirectement dirigée contre la direction de l'OLP et contre l'AP, que la jeunesse palestinienne juge compromises, vieillies et corrompues. Il s'agit bel et bien d'une série d'actions individuelles que ne contrôle aucun chef.
Plus précisément, la Habbah en cours procède d'un ensemble de facteurs. L'échec du processus politique entre l'AP et le gouvernement israélien sur une très longue période, l'escalade de l'armée israélienne à Jérusalem et la violence des colons sont les principales raisons du déclenchement de ce soulèvement. Sous cet éclairage, le statu quo en Cisjordanie est fragile et n'était en réalité pas aussi calme qu'on le présentait. C'est peut-être une conséquence de la division palestinienne depuis 2007, qui a engendré un état de frustration touchant tous les Palestiniens sur les plans politique, économique et social, et qui a provoqué l'explosion de la frustration des jeunes en particulier. Les principaux acteurs de cette rébellion sont des jeunes et des femmes qui n'appartiennent à aucune faction politique. Les participants n'ont pas de profil politique défini : ni islamiste, ni libéral. Cela a empêché les partis politiques d'organiser la Habbah et a réduit leur capacité à peser sur elle. La génération de la Habbah est celle née après les accords d'Oslo. Ces jeunes ont généralement été analysés comme politiquement « faibles », incapables de produire du changement, et couramment raillés comme ne se souciant que de rester devant un écran de télévision ou d'ordinateur, à bavarder ou à parler de leurs coiffures à la mode. Beaucoup d'analystes estimaient jusque-là que cette génération n'était pas le moins du monde attachée à la Palestine ni à la cause nationale. La Habbah récente a totalement renversé ce jugement. Ce que cette explosion de frustration et de violence chez les jeunes Palestiniens montre en dernière analyse, c'est l'existence d'une tendance dangereuse à la radicalisation individuelle et collective, sur fond d'enlisement du processus politique.
3.6 « Hiver arabe », « hiver palestinien » : désillusion et radicalisation ?
Les jeunes Palestiniens ont pris acte de l'échec du Printemps arabe à produire un changement fondamental en mieux. Ils ont observé les développements en Syrie, en Libye et au Yémen, quand le Printemps arabe s'est mué en bain de sang intra-arabe et en contre-révolutions féroces et sanglantes, comportant des massacres de civils à grande échelle. Les événements d'Égypte ont été particulièrement troublants pour eux. Un sondage du Centre palestinien de recherche sur les politiques et les sondages (PCPSR), en septembre 2015, a établi que 80 % des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza estimaient que la Palestine n'était plus la première cause arabe, signe que l'espoir placé dans un Printemps arabe susceptible de faire naître des régimes assez forts pour tenir tête à Israël s'est depuis longtemps évanoui.
Les jeunes ont donc commencé à chercher d'autres options, aux chances de transformer leur réalité meilleures que celles offertes par l'imitation des révolutions d'autrui. Ils ne peuvent pas non plus reproduire simplement le modèle du Printemps arabe dans…
Thème : Palestinian Politics — Arab Spring · youth · 15 March · reconciliation · EuroMeSCo — Texte © EuroMeSCo / IAI — archivé ici avec attribution à la source. — Source d'origine