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La dévastation israélienne de Gaza place l’Égypte face à sa plus grande crainte

El País · 2023-11-06

L’offensive militaire dévastatrice d’Israël contre Gaza place l’Égypte dans une position de plus en plus délicate, Le Caire gérant l’acheminement de l’aide humanitaire, l’évacuation des étrangers et la médiation avec le Qatar sur les otages, tout en faisant face à une colère intérieure sur fond de grave crise économique. Les autorités égyptiennes rejettent catégoriquement tout déplacement forcé des Palestiniens vers le Sinaï, qu’elles considèrent à la fois comme un coup porté à l’aspiration palestinienne à un État et comme une menace directe pour la sécurité nationale égyptienne, tandis que la crise révèle aussi les limites de l’influence régionale de l’Égypte et accentue les pressions internes.

L’offensive militaire dévastatrice d’Israël contre Gaza place l’Égypte dans une position de plus en plus délicate, Le Caire gérant l’acheminement de l’aide humanitaire, l’évacuation des étrangers et la médiation avec le Qatar sur les otages, tout en faisant face à une colère intérieure sur fond de…

L’offensive militaire brutale d’Israël contre Gaza place l’Égypte dans une position chaque jour plus délicate. Depuis le 7 octobre, lorsque le Hamas a mené l’attaque contre Israël, Le Caire a dû gérer l’envoi d’aide humanitaire à la Bande, l’évacuation des étrangers et la médiation aux côtés du Qatar pour la libération des otages. En même temps, il doit faire face à des protestations internes et à la colère populaire qui s’étend sur son territoire en pleine crise économique.

Dès le début, Le Caire a exprimé que toute résolution de la crise visant à garantir la paix et la stabilité dans la région à long terme doit être construite sur la base de la solution des deux États et de la fin des actes unilatéraux d’Israël. Mais à court terme, la position des autorités égyptiennes face à la détérioration vertigineuse de la situation dans leur arrière-cour est en train d’être définie par leurs considérations de sécurité nationale, leur volonté de demeurer un acteur influent dans la zone, surtout aux yeux des États-Unis, et leurs craintes que la solidarité interne avec la Palestine ne se retourne contre elles.

L’un des scénarios qui suscite le plus d’alarme au Caire est le déplacement forcé des Palestiniens de Gaza vers la péninsule du Sinaï par Israël, dont les autorités ont évoqué cette option publiquement et par voies diplomatiques depuis le début de l’offensive militaire dans la Bande. Les craintes face à cette proposition se sont d’abord accrues parce que de hauts responsables des États-Unis ont assuré être en train de négocier l’ouverture d’un passage sûr pour la sortie des civils de Gaza, bien qu’ils aient refroidi cette possibilité ces derniers jours.

Les autorités égyptiennes ont rejeté l’idée de manière catégorique parce qu’elles ne veulent pas être complices d’un déplacement forcé de la population de Gaza qui enterre l’aspiration palestinienne à créer un État incluant la Bande. Le Caire soutient que c’est Israël, en tant que puissance occupante, qui est responsable de l’enclave, et que l’accent doit être mis sur la protection des civils.

« L’Égypte ouvre ses frontières aux blessés de Gaza, à ceux qui cherchent une éducation et à toutes les nationalités de la Bande. Mais le déplacement forcé, en soumission à la volonté d’un État occupant qui veut liquider la question en connivence avec des gouvernements occidentaux et internationaux, est une affaire que l’Égypte rejette, et elle travaillera à faire échouer ces plans », affirme le diplomate Mohamed Hegazy, ancien conseiller du ministère des Affaires étrangères d’Égypte.

Aussi importants, voire plus, que ses calculs politiques, les autorités égyptiennes considèrent que la relocalisation forcée de Palestiniens dans le Sinaï constituerait une menace pour leur sécurité nationale. D’un côté, des factions armées palestiniennes pourraient frapper Israël depuis le sol égyptien, ce qui donnerait à Israël des motifs pour attaquer le territoire égyptien. En même temps, ces factions pourraient revitaliser des groupes extrémistes dans le nord du Sinaï, précisément au moment où l’Égypte parvient à réaffirmer son contrôle dans la zone après une décennie de guerre brutale contre la branche locale de l’État islamique, qui comptait de nombreux membres venus de Gaza.

« Les factions militantes [palestiniennes] reconstruiraient leurs capacités de manière bien plus importante à l’intérieur de l’Égypte, parce qu’elles auraient une frontière bien plus grande, une zone bien plus vaste, et elles seraient dans le Sinaï, d’où viennent les armes », avertit Mohannad Sabry, expert en sécurité de la péninsule. « À ce moment-là, vous pourriez déjà dire adieu aux accords de paix [entre l’Égypte et Israël] », laisse-t-il entendre.

## Annulation de la dette

La principale contrepartie envisagée pour tenter les autorités égyptiennes à accepter un déplacement forcé de Palestiniens est une annulation substantielle de leur lourde dette à un moment où le pays traverse une grave crise économique. Mais Le Caire nie catégoriquement cette option et, le 31 octobre, le Premier ministre, Mostafa Madbouly, a annoncé un nouveau plan quinquennal pour développer le Nord-Sinaï.

Les rumeurs sur une relocalisation forcée des habitants de Gaza suscitent également des inquiétudes parce que, contrairement à ce que les autorités israéliennes semblent suggérer, le nord-est du Sinaï n’est pas un désert vide. Au cours de la dernière décennie, dans le cadre de sa campagne antiterroriste, l’Égypte a établi une zone tampon autour de la frontière avec Gaza dans laquelle elle a démoli des milliers de logements et expulsé des dizaines de milliers de personnes. La possibilité d’un déplacement forcé dans cette zone a motivé ces dernières semaines des protestations de centaines de résidents qui revendiquent leur propre droit au retour, selon des groupes locaux de défense des droits humains.

« Le nord du Sinaï n’a jamais été vide, il a toujours eu sa population », explique Sabry. « L’armée [égyptienne] avait promis aux déplacés du Sinaï qu’ils retourneraient sur leurs terres le 10 octobre, c’est-à-dire la semaine où la guerre a commencé », ajoute-t-il, de sorte qu’à présent « l’Égypte a un problème interne en ébullition avec cette population déplacée ».

Omar Shaban, le directeur du centre de recherche Pal-Think for Strategic Studies, de Gaza, affirme que la proposition de déplacement forcé « est également totalement rejetée par les Palestiniens », qui « manifestent [activement] ce rejet ». À cet égard, Shaban note qu’il y a des centaines de Palestiniens en Égypte qui attendent déjà de retourner à Gaza, et qu’une grande partie de la population du nord de la Bande a rejeté l’ordre israélien de partir vers le sud.

Sur le plan diplomatique, les relations sécuritaires et politiques que l’Égypte entretient avec Israël et le Hamas ont offert au Caire l’occasion de se consolider ces dernières années comme le médiateur de référence dans les moments de crise à Gaza, et de revendiquer ainsi sa pertinence dans la région, surtout vis-à-vis de Washington. En 2021, par exemple, l’Égypte a pu forger un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas après 11 jours de bombardements sur la Bande.

## Limites de l’influence égyptienne

L’ampleur de la crise actuelle, cependant, montre les limites de cette influence et, malgré ses efforts soutenus, Le Caire a été incapable d’enrayer la spirale de violence à Gaza. En outre, son image de médiateur efficace sur des questions sensibles, comme la libération des otages enlevés dans la Bande, est en train d’être éclipsée par l’intervention du Qatar, qui entretient des relations étroites avec la branche politique du Hamas et avec les États-Unis.

Malgré cela, le relatif succès de l’Égypte dans la direction de l’acheminement de l’aide humanitaire vers Gaza, la coordination de l’évacuation des étrangers et l’organisation d’un sommet international pour traiter de la situation — bien qu’il se soit achevé sans accord ni communiqué conjoint — a permis au Caire de capitaliser sur sa position stratégique et de maintenir un certain contrôle sur l’agenda.

Sur le front intérieur, l’offensive israélienne contre Gaza et les crimes qui y sont commis représentent un important défi politique pour les autorités égyptiennes, qui se voient contraintes de maintenir un équilibre de plus en plus difficile entre leurs relations avec Israël et l’Occident et un solide soutien social à la cause palestinienne, grand catalyseur de protestations.

Les autorités ont jusqu’à présent tenté de canaliser la colère populaire généralisée à travers des manifestations contrôlées, mais elles ont aussi intensifié le déploiement sécuritaire face au danger que cette colère et cette frustration collective ne se retournent contre elles, alors même que le pays traverse une grave crise économique qui a touché de larges secteurs de la société.

Ces dernières semaines, d’importantes protestations ont eu lieu à la mosquée d’Al-Azhar, l’une des institutions religieuses les plus prestigieuses du monde islamique, et des syndicats, des associations professionnelles et des organisations étudiantes se sont mobilisés, toutes durement réprimées au cours de la dernière décennie. Des manifestations ont même eu lieu sur l’emblématique place Tahrir du Caire, l’épicentre de la révolution de 2011.

« La cause palestinienne est une question très complexe au sein même de l’Égypte », souligne Maged Mandour, analyste politique égyptien. « [Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi,] se trouve dans une situation très compliquée, parce que la demande que lui adressent les Israéliens et les Américains, il ne peut en réalité pas y répondre », indique-t-il. Le président est en train de faire « un équilibre très difficile », ajoute-t-il, et « à cela peut s’ajouter une couche de crise économique qui vient s’ajouter à l’ensemble ».

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