Couverture médiatique
El País · 2012-11-24
L’article décrit le retour de Gaza à une « normalité étrange » après les combats, avec un blocus quelque peu allégé mais qui continue de peser lourdement sur l’économie, même si les marchandises arrivent sur les marchés via Israël et les tunnels de contrebande depuis l’Égypte. Il explique que la reprise limitée repose sur l’aide étrangère et un assouplissement partiel des restrictions, tandis que le chômage, les entraves à la circulation et les obstacles aux importations et exportations demeurent importants ; Omar Shaban estime que les tunnels ne seront pas fermés sans levée du blocus égyptien et israélien.
L’article décrit le retour de Gaza à une « normalité étrange » après les combats, avec un blocus quelque peu allégé mais qui continue de peser lourdement sur l’économie, même si les marchandises arrivent sur les marchés via Israël et les tunnels de contrebande depuis l’Égypte. Il explique que la re…
Voir dans la rue des flots d’enfants et d’adolescents avec d’énormes sacs à dos multicolores sur le dos est un signe clair que la guerre est terminée à Gaza, où les écoliers représentent la moitié de la population. Les écoles de l’enclave ont rouvert ce samedi après une longue semaine d’affrontements entre les milices islamistes palestiniennes et Israël. Les plus de 160 Gazaouis morts enterrés et quelque mille blessés en cours de rétablissement, les habitants de Gaza reprennent leur étrange normalité, qui comprend un blocus qui n’étouffe plus comme avant mais qui comprime énormément l’économie.
La clientèle du petit supermarché de M. Abu Safar, 55 ans, dans la ville de Deir el-Balah, peut choisir entre un Fairy israélien (étiqueté en hébreu) et un autre Fairy au citron en provenance d’Égypte (en arabe). Le prix est similaire. La différence est que l’un a été importé depuis le voisin du nord et l’autre est entré en contrebande par un tunnel souterrain — la voie par laquelle le Hamas introduit aussi des armes — depuis le sud. « Si l’on vous dit qu’il manque quelque chose, c’est faux. Ce que nous n’avons pas d’un côté arrive de l’autre », assure l’épicier.
Les commerces sont approvisionnés, mais 28 % de la population active est sans emploi, les familles sont nombreuses et les salaires très limités. L’économie de Gaza s’est progressivement redressée parce que l’aide étrangère a augmenté et que le blocus économique s’est assoupli, bien que la Banque mondiale (BM) avertisse : « Il faut garder à l’esprit que le Gazaoui moyen vit aujourd’hui plus mal qu’à la fin des années 1990 », selon son rapport Stagnation ou réactivation ? Perspectives économiques palestiniennes, de mars dernier.
L’industrie des tunnels frontaliers — dont quelque 140 ont été détruits lors de la dernière offensive — s’est adaptée progressivement aux restrictions qu’Israël imposait puis levait, et 50 % de ce que Gaza achète aujourd’hui entre par cette voie (environ 1,2 milliard de dollars par an). « D’Égypte viennent le béton, tous les matériaux de construction pour le secteur privé et pour le Hamas, les cigarettes… », explique chez lui l’analyste économique Omar Shaban, de l’institut Palthink.
À présent, les autorités israéliennes autorisent l’importation de « tout sauf le matériel à double usage », c’est-à-dire pouvant aussi être utilisé pour fabriquer des armes, explique Guy Inbar, porte-parole militaire israélien. Cette définition inclut les tuyaux en fer, les engrais ou les produits électroniques. Le commandant ajoute que seules les organisations internationales comme l’ONU peuvent importer du ciment, mais cela exige que leurs projets soient approuvés par l’Autorité nationale palestinienne, installée à Ramallah sous l’autorité du président Mahmoud Abbas, puis supervisés par l’armée israélienne.
Un parcours de la bande montre rapidement le boom de la construction, tant les échafaudages se multiplient. L’activité que connaît le secteur stimule une croissance économique qui est maintenant élevée parce qu’elle partait de niveaux infimes, précise la BM. L’accord de cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, avec l’Égypte comme médiateur et garant, impliquera une certaine amélioration dans deux secteurs importants de la petite bande méditerranéenne densément peuplée : les agriculteurs ont pu travailler leurs cultures le long de la frontière — un jour après que l’un d’entre eux eut été tué par un tir israélien — et les pêcheurs pourront pêcher à six milles de la côte, soit le double d’aujourd’hui.
Est désormais derrière, bien que la bande ne l’oublie pas, l’année 2007, quand presque tout, y compris le lait, la viande, le matériel scolaire ou le savon, vint à manquer jusqu’à des limites insupportables. Israël, suivi par l’Égypte de Hosni Moubarak, a instauré le blocus après que le Hamas (vainqueur des élections un an plus tôt) a chassé par la force ses rivaux du Fatah et assumé tout le pouvoir. C’était la première des trois phases du blocus, explique l’analyste Shaban. La deuxième a commencé avec la levée partielle des restrictions israéliennes après les critiques déclenchées par l’attaque militaire israélienne contre la flottille, au cours de laquelle neuf militants turcs ont été tués en 2010. Un an plus tôt, lors de la guerre de 2008-2009, Israël, en plus de tuer 1 400 personnes, a bombardé 120 PME et a littéralement ravagé le tissu industriel.
La troisième étape est arrivée, graduellement, après la révolution égyptienne : l’ouverture cet été du poste-frontière de Rafah permet de partir à l’étranger. Mais voyager hors du territoire implique encore de grands obstacles découlant de l’occupation. Une fois Gaza quittée, il est plus simple de voyager à Paris ou à New York qu’à Ramallah, car il faut aller en Égypte, faire escale en Jordanie (ce qui nécessite un permis), puis entrer en Cisjordanie. Et visiter Jérusalem relève presque du miracle, car il faut en plus obtenir le feu vert israélien.
Maram Humaid, 21 ans, assure qu’elle s’est habituée, et adaptée, à vivre avec le blocus imposé il y a cinq ans. Ce qu’elle supporte le plus mal, ce sont les restrictions de circulation. « L’an dernier, je suis allée en France et en Belgique invitée à une conférence de jeunes femmes », raconte cette diplômée en littérature anglaise et française de l’université Al-Azhar. « J’ai vu la tour Eiffel mais je n’ai pas vu Jérusalem, le Dôme du Rocher ou la mosquée Al-Aqsa », conclut-elle.
Par Rafah ne passent pour l’instant que des personnes et des produits cachés dans des valises — c’est ainsi qu’arrivent les iPhone 4S qui sont en vente pour 2 400 shekels (480 euros) —, mais il est pour l’instant impossible d’importer et d’exporter. Le Hamas voudrait lever le blocus dans le cadre du paquet de négociations liées au cessez-le-feu, conscient que c’est indispensable pour véritablement relancer l’économie. Mais ils savent aussi que le président des États-Unis, Barack Obama, a demandé à son homologue égyptien, l’islamiste Mohamed Morsi, ces jours-ci où ils ont tant parlé au téléphone, de s’occuper de la question des tunnels.
« S’ils les ferment et qu’il y a une alternative, cela m’est égal ; sinon, bien sûr que cela nous affecte, et beaucoup », disait ce matin Mohamed Hasuna, 38 ans, propriétaire d’une épicerie dans le centre-ville de Gaza. Il assure que, lors des récentes attaques, ses voisins n’ont pas fait de provisions de nourriture, et que lui a ouvert, bien qu’il fermait à la tombée de la nuit et non à minuit. Il raconte qu’il préfère faire venir la marchandise d’Israël parce que « j’en connais le prix et on ne marchande pas avec toi, comme cela arrive parfois au terminal des tunnels ».
L’analyste économique Shaban soutient que les tunnels ne seront pas fermés sans la levée du blocus égyptien et israélien. « Nos dirigeants croient que [ceux de Gaza] nous sommes un ramassis de pauvres gens, mais ce n’est pas le cas. Gaza avait auparavant une économie productive », proclame-t-il, et il rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, jusqu’en 2006 (jusqu’à la victoire des islamistes du Hamas), « 160 usines de Gaza confectionnaient des textiles pour Israël, d’autres exportaient des meubles, des pièces détachées automobiles, des concombres, des tomates, des agrumes… ».
L’enchevêtrement de règles qu’implique le blocus peut changer, se durcir ou s’alléger d’un jour à l’autre en fonction d’une infinité de facteurs. À tout moment et en tout lieu, l’élément déclencheur peut éclater. À Gaza, on en est bien conscient. Alors que de nombreux habitants sont euphoriques parce qu’ils estiment que les milices du Hamas et du Jihad islamique ont « montré les dents » à la puissante armée israélienne, tous éprouvent du soulagement du fait que le dernier épisode de violence a pris fin.
Ils y sont habitués. Les habitants de Gaza, occupée par Israël en 1967, ont auparavant combattu les Romains, les Arabes, les Turcs, les Français et les Britanniques. Et Nabuchodonosor, Alexandre le Grand ou Napoléon sont passés par la bande, comme le rappelle un panneau au musée Al Mathaf, créé par un entrepreneur local qui, il y a 25 ans, a donné pour instruction à ses ouvriers de récupérer toute pièce archéologique sur laquelle ils tomberaient. Il en expose plus de 300.
Impossible de ne pas voir des enfants et du sable à tout moment dans cette enclave aux plages aussi étendues que remplies de plastique, où vivent 1,7 million de personnes, où prolifèrent les tours de plus de 10 étages, où il y a un hôtel-boutique, des photos de miliciens morts — « martyrs », dans la terminologie locale — à de nombreux carrefours, des graffitis politiques sur une infinité de murs, et dont le Premier ministre, Ismaïl Haniyeh, du Hamas, père d’une douzaine d’enfants et grand-père, vit dans le camp de réfugiés où il est né il y a 49 ans, où il n’est pas rare de croiser un homme priant sur un tapis en plein restaurant et où il est fréquent de tomber, à n’importe quel coin de rue, sur des restes ou des décombres de la dernière attaque, ou de la précédente, ou de celle d’avant…
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